Le tulle

Le tulle est issu de la dentelle artisanale à fils entrecroisés et porte le nom de sa ville d'origine.
 
Le filet de pêcheur est la base du réseau ; le côté artistique vient de l'emploi de fils très fins, de petites dimensions et de la régularité de la maille. Ce filet ou réseau (mailles carrées nouées aux quatre coins) est connu depuis la plus haute antiquité.
 
Sous l'influence italienne (guerres d'Italie, Catherine de Medicis), la dentelle étant appréciée à Venise dès le début du Moyen Âge, les dentellières de Tulle ont fait courir leur aiguille sur ce réseau, créant au "poinct de Tulle" toutes sortes de motifs. Colbert, en créant une manufacture de dentelle dans la France du XVIIe siècle (centre dentellier de Tulle), a porté un coup dur à la production vénitienne : les meilleures dentellières de Burano ont quitté l'île pour répondre aux appels d'offre du ministre de Louis XIV et venir dans ce coin de Corrèze enseigner la dentelle : les merletti vénitiens qui deviendront des points dits "rosettes", "respectueux" ou "picots".
 
Le "poinct de Tulle" a fait son apparition à la Cour grâce à Etienne Baluze ; il était tulliste et bibliothécaire du ministre Jean-Baptiste Colbert. On porta alors, à Paris, des cravates, des gants, des cols, des tours de manches en "rozel" limousin, comme on nommait ce réseau de mailles hexagonales. Au sujet de ce réseau, on dit qu'un matelot au long cours avait offert à sa belle une curieuse plante marine communément dénommée "la dentelle des sirènes" ; une fois reparti, la jeune femme s'était échinée à reproduire la plante avec son aiguille, inventant ainsi le réseau qui a servi à faire le point de Tulle, dérivant des techniques de fabrication des filets de pêche.
 
Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, le succès du "rozel" ne s'est pas démenti. Puis il a connu une certaine désaffection ; pratiqué de temps à autre, certes par coutume, il a été battu en brèche par les inventions de la machine.
 
                                              
 
Les premières études touchant l'invention du tulle à la mécanique ont été faites ver 1775 ; à cette même époque des publications informaient le public que plus de 100 000 ouvrières en France fabriquaient aux fuseaux du tulle uni qui se vendait très cher. Séduits par l'appât du gain, les industriels ont vite eu fait de devenir d'ingénieux inventeurs. 
 
C'est du métier à bas - créé en 1589 par l'anglais William Lee - que sont partis les premiers essais. Une fois de plus, dans l'histoire des progrès techniques et du textile, l'aventure est anglaise. En 1804 à Nottingham, un jeune mécanicien de 21 ans, John Heathcoat, observant les mouvements d'une dentellière formant un réseau de tulle, n'a plus qu'une idée en tête : imaginer la mécanique qui pourrait accomplir le même travail. Il a mis quatre ans à fabriquer un premier métier d'où sortait une bande de tulle de 7 à 8 cm. Il a déposé le brevet et a continué ses recherches. Un nouveau métier, le métier Bobin (bobbinet en anglais) est sortie en 1809 et a révolutionné l'industrie du tulle. Le tulle bobin, tissé sur des métiers verticaux, fait d'abord 45 cm, puis bientôt 90 cm et finalement 135 cm ! Le tulle industriel était né et, c'est l'important de l'histoire, il est à l'origine de toute l'industrie de la dentelle mécanique. Le métier n'éétait pas facile à manier mais il produisait sur toute sa largeur 1000 mailles à la minute alors qu'une dentellière de Tulle ou d'ailleurs n'arrivait qu'à 5 ou 6.
 
C'est dans les premières années du XIXe siècle que les premiers métiers mécaniques ont été importés en fraude à Saint Pierre les Calais, en France. Malgré des conditions de fabrication très ingrates, l'industrie nouvelle s'est implantée sur le continent européen. En 1812, le président de l'association des fabricants de dentelles français a demandé aux autorités impériales d'interdire le port du tulle mécanique aussi bien pour la toilette ordinaire que pour les habits de cour. Et les gravures de l'époque montrent que l'effet dentelle, sinon la dentelle elle-même, était bien plus à la mode qu'on ne le croît généralement.
 
Parralèlement à cette mode citadine ou de cour, un autre phénomène de mode s'est développé : celui des costumes régionaux et plus particulièrement des coiffes. Sous l'Ancien Régime, certaines différences régionales existaient mais le costume paysan de cérémonie n'était la plupart du temps ni plus ni moins qu'une version modeste du costume citadin. Le XIXe siècle au contraire a exacerbé les différences entre la ville et la campagne. Dans chaque région, dans chaque ville de province, on a élaboré un costume différent de celui du voisin. Les coiffes, jusqu'alors souvent de simples bonnets blancs, ont pris des proportions parfois gigantesques et étaient toutes ornées de dentelles, procurant à l'industrie dentellière de nouveaux débouchés.
 
                                        
                                   Coiffe de la région de Rennes                                          Coiffe de Normandie
 
Vers 1830, l'adaptation aux métiers à tulle du système Jacquard a permis de fabriquer une véritable dentelle où tous les éléments étaient exécutés en même temps, comme dans la dentelle à la main. Dès le début du second Empire, cette technique était parfaitement au point et on a imité surtout les dentelles aux fuseaux - Chantilly, Blonde, Valenciennes - en soie, coton ou en laine. En France, les grands centres de fabrications étaient Calais bien sûr mais aussi Lyon qui n'avait pas tardé à acquérir une grande importance dans le genre spécial des tulles de soie, le tulle "illusion" d'une légèreté incomparable.
 
Avec l'apparition du réseau mécanique au XIXe siècle, les dentellières ont peu à peu abandonné la contrainte du réseau fait main. De nos jours, la fabrication du réseau mécanique disparaît à son tour ; il est remplacé par le réseau synthétique que l'on appelle "gardisette".
 
 
 
 
 
La vie est une assez mauvaise étoffe 
dont la broderie fait tout le prix ".

 

Considérations sur l'esprit et les moeurs (édition 1787)